L'aventure des mots

11 juillet 2015

Hélène Grémillon, Le confident, Folio, 2012

le-confidentParmi les cartes de condoléances et autres mots de soutien qu'elle reçoit à la suite du décès de sa mère, Camille trouve une lettre, celle d'un certain Louis, qu'elle ne connaît absolument pas.

La missive débute ainsi : « Annie a toujours fait partie de ma vie, j'avais deux ans quand elle est née, deux ans moins quelques jours. Nous habitions le même village -N.- et je la croisais sans la chercher, l'école, les promenades, la messe. »

Camille lit ce courrier sans comprendre...

Extrait : « J'ai lu cette lettre du bout des yeux, j'ai dû revenir en arrière, relire des phrases entières. Depuis la mort de maman, je n'arrivais plus à me concentrer sur ce que je lisais, un manuscrit que j'aurais fini en une nuit me demandait maintenant plusieurs jours.

Ce devait être une erreur, je ne connaissais pas de Louis, ni d'Annie. Je retournai l'enveloppe, c'était pourtant mon nom et mon adresse. Certainement un homonyme. Le dénommé Louis se rendrait bien compte qu'il s'était trompé. Je ne me posai pas plus de questions et je terminai d'ouvrir les autres lettres, pour le coup, vraiment de condoléances. »

Mais les courriers de Louis continuent à arriver. Camille veut d'abord croire qu'il s'agit d'une manière originale de lui faire parvenir un manuscrit -un auteur qui cherche à se faire publier- puisqu'elle travaille pour une maison d'édition.

Seulement, dans le récit qui lui est conté, surgissent des éléments en rapport étroit avec son passé, avec son enfance...

La jeune femme n'a donc pas le choix. Elle se met en quête, en quête d'un terrible secret, qui lia quatre personnes trois décennies plus tôt. Alors que la Seconde Guerre Mondiale s'annonce, puis éclate, détruisant d'innombrables vies, une drame intime se noue. Jusqu'où peut aller le désir d'enfant ? Jusqu'à la folie ? Jusqu'au meurtre ?

Hélène Grémillon ne s'en cache pas -elle l'a dit lors d'une rencontre consacrée à ses ouvrages-, elle n'est pas un grand auteur, à l'instar d'un Proust, d'une Colette ou d'autres. Non, elle n'a pas cette prétention et pense sincèrement que de tels auteurs appartiennent au passé et ne risquent pas de trouver concurrence aujourd'hui. Elle, elle écrit des romans pour distraire, dont on tourne rapidement les pages pour découvrir le fin mot de l'histoire. C'est vrai et cela fonctionne bien.

Distillant un peu de suspens, s'appuyant sur des événements historiques, mais sans que ce soit la matière principale de son propos (il s'agit plutôt d'un décor pour la pièce qui se joue). Elle s'attache essentiellement à ses personnages, aux affres de leur existence, aux épreuves auxquelles ils se trouvent confrontés, au jeu de l'amour et de la haine, aux êtres en perdition et à leur éventuelle rédemption...

L'écriture est fluide, le récit effectivement facile à suivre, bien construit. Il oscille entre les différents témoignages : les lettres de Louis, les pensées de Camille et la confession de Madame M. -l'une des protagonistes du quatuor évoqué ci-dessus-. Sans que ce soit un roman passionnant, le lecteur peut, toutefois, accompagner Camille dans sa recherche de la vérité avec un intérêt certain.

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05 juillet 2015

Jasper Fforde, Délivrez-moi, 10/18, 2007

délivrez moiExtrait : «  Soudain, j'eus une révélation : les nuages se dissipèrent dans mon esprit et, en un éclair de lucidité, je compris la véritable nature des livres. Ce n'étaient pas simplement des mots assemblés sur une page pour créer une impression de réalité -chacun de ces volumes était la réalité. Ces livres -là ressemblaient à ceux que j'avais lus chez moi comme une photographie ressemble à son sujet. Ces livres étaient vivants ».

Voici le deuxième opus des aventures de Thursday Next (cf. Jasper Fforde, L'affaire Jane Eyre, 10/18, 2007). Thursday appartient à une police très particulière, les OpSpecs, dédiée aux actes frauduleux et aux attentats fait à la littérature, menant parfois des missions très secrètes dans ce domaine.

A priori, tout lui sourit : son pire ennemi Hadès a disparu, elle a retrouvé son amour de jeunesse, Landen, et attend un heureux événement. Fin de l'histoire ? Evidement, non ! Landen s'évapore, victime des menées de l'ignoble corporation Goliath. S'évaporer est un terme un peu faible...Il est rayé du monde dans lequel vit Thursday, mort noyé dans son enfance avant d'avoir pu la rencontrer. Seule la jeune femme sait qu'en réalité son époux avait survécu à cet accident. Le deal est le suivant : si elle veut le sauver, elle doit accepter de libérer un des responsables de cette terrible organisation, emprisonné grâce à elle dans un poème d'Edgar Allan Poe.

Le seul problème, c'est que le « portail de la prose », appareil fantastique et étrange qui permet de pénétrer dans n'importe quel texte, a été détruit. Thursday ignore comment s'y prendre. Et ce bien qu'elle est déjà fait quelques incursions d'elle-même (sans trop savoir comment !) dans certains ouvrages...Heureusement pour elle, il existe une équipe très particulière, celle de la Juridiction, qui va lui faire subir un entraînement intensif pour maîtriser ce type de « vadrouilles ».

Retour donc dans l'univers bien spécifique créé par Jasper Fforde : un univers où la littérature tient une place prépondérante dans la vie de chacun et où avec un peu de technique, les protagonistes et les personnages des romans se côtoient, se parlent, inter-agissent les uns sur les autres...

Toujours plein de fantaisie, ce volume frise même le doux délire...un peu trop parfois. Si bien, que les lectrices ou les lecteurs adeptes des récits un tant soit peu réalistes, devront vite passer leur chemin. En outre, l'action est nettement moins au rendez-vous et surtout, pas nécessairement centrée sur la trame principale, à savoir le sauvetage de Landen. Certains passages apparaissent comme « plaqués » sur cette trame, de manière artificielle. L'humour et les clins d’œil littéraires apportent, en fait, le véritable intérêt de ce roman.

Sans compter qu'à l'instar des dodos qui jouent le rôle d'animaux domestiques, les mammouths ne sont pas seulement des fossiles étudiés par les scientifiques, mais dans le monde de Thursday, il sont bien vivants et vous pouvez assister à leur migration...

N'ai-je pas évoqué « le doux délire » ? Allez, dans ce temps de vacances et de chaleur, c'est plutôt rafraîchissant...

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14 mars 2015

Fred Vargas, L'homme aux cercles bleus, J'ai lu, 2013

l'homme aux cercles bleus" L'enfant sylvestre -il s'agit de Adamsberg- aux quatre meurtres s'était (...) retrouvé inspecteur, puis commissaire, toujours griffonnant à perte d'heures de très petits dessins sur ses genoux, sur des pantalons informes. Il y a quinze jours, on lui avait proposé Paris. Il avait laissé derrière lui son bureau couvert des graffitis qu'il y avait griffonnés pendant vingt ans, sans jamais que la vie ne lasse. »

Ainsi, Adamsberg vient d'être muté à Paris, dans le commissariat du 5e arrondissement. Les flics du cru découvre avec stupeur leur nouveau chef. Il était pourtant précédé d'une sacrée réputation : celle d'un très bon flic, perspicace, redoutable.

Or, celui qui débarque ne colle nullement à l'idée que ces nouveaux collaborateurs se faisaient de lui. Il apparaît négligé, hors du temps (d'ailleurs, le temps, il s'en fout, il n'a pas de montre et être à l'heure ne fait pas partie de sa conception du monde). En autre singularité pour réfléchir, il a besoin de marcher, marcher et marcher pendant des heures sinon ses idées, ses réflexions sont incapables de s'agglomérer pour former un tout un tant soit peu cohérent.

Extrait : « Adamsberg marche jusqu'au soir. C'était l'unique façon qu'il avait trouvée pour faire le tri dans ses pensées. Comme si grâce au mouvement de la marche, les pensées se trouvaient ballottées comme des particules dans un liquide. Si bien que les plus lourdes tombaient au fond et que les plus fines restaient en surface. Au bout du compte, il n'en tirait pas de conclusion définitive, mais un tableau décanté de ses idées, organisées par ordre de gravité. »

Adamsberg est un flic qui ne ressemble à aucun autre. Si telle n'était pas sa nature, aurait-il pas été le premier et sans doute aussi le seul, à soupçonner que les activités de « l'homme aux cercles bleus » étaient loin d'être innocentes ? Dès le début, il est mal à l'aise avec ce mystérieux personnage qui s'amuse à entourer d'un cercle bleu, tracé à la craie, des objets quelconques, détritus abandonnés dans la rue, le tout agrémenté d'une étrange maxime : Victor, mauvais sort, que fais-tu dehors ?

Lorsque l'on découvre une femme égorgée dans l'un de ces cercles, il se trouve que malheureusement notre commissaire avait raison de soupçonner quelque chose de malsain...

Voici, en fait, le premier des romans policiers de Fred Vargas qui voit émerger la figure de notre fameux commissaire Adamsberg. Un flic totalement atypique, lunaire et sympathique. Mais sous ses airs d'être « ailleurs », ne vous y trompez pas, il a un sacré flair et une sacrée détermination. Lorsqu'une enquête lui échoie, il s'y arrime comme une moule à son rocher et ce jusqu'à ce que le mystère soit résolu.

C'est aussi dans cette enquête que Adamsberg fait la connaissance d'un très précieux acolyte, Danglard. Père célibataire de cinq enfants, amoureux du vin blanc (après 16 h, il vaut mieux éviter de compter sur lui), mais surtout érudit, toujours soigné, placide et philosophe. Il va lui falloir composer avec son chef énigmatique. Très vite le respect, voire l'admiration se fait jour entre les deux hommes. Et il va bien falloir, puisqu'ils vont avoir besoin de toutes leurs capacités réunies pour débusquer « l'homme aux cercles bleus ».

Si la touche fantastique est absente de ce roman -touche qui va devenir une marque de fabrique de l'auteure dans les enquêtes suivantes-, l'humour y affleure, rendant au texte une légèreté très agréable. L'ambiance et les personnages décalés, ainsi que certains dialogues savoureux font de ce roman policier un régal.

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04 mars 2015

Fred Vargas, Ceux qui vont mourir te saluent, J'ai lu, 2013

ceux qui vont mourir te saluentRome et l'Ecole Française. Rome et la Bibliothèque vaticane.

Cela se passe de nos jours, mais il y a pourtant bien trois empereurs romains qui sévissent dans les rues de l'éternelle cité : Tibère, de son vrai nom Thibault Lescale, Néron, en fait David Larmier, et Claude -il s'agit pour ce troisième personnage, de son vrai prénom-...Claude Valhubert.

Bon, ok, c'est un trio d'étudiants un peu allumés (aucune allusion n'est faite là aux brasiers que Néron ordonna de déclencher dans la Rome antique, non, non!), mais un trio somme toute, assez sympathique...

Tout débute avec un morceau de manuscrit qui porte une esquisse peut-être réalisée par Michel-Ange ; un manuscrit qui semble avoir été dérobé à la « Vaticane »...

Henri Valhubert, le père de Claude et éditeur d'art, paraît en être persuadé. Si non, pourquoi se serait-il précipité à Rome, par une chaleur étouffante, alors qu'il a toujours évité la capitale italienne en plein été ? Et pourquoi s'y ferait-il assassiné, grâce à une bonne dose de ciguë, le jour même de son arrivée, lors d'une soirée dans les jardins du Palais Farnèse, si le voleur du précieux croquis ne s'était senti menacé ?

Et puis, il y a la très belle et très charismatique Laura, venue identifier le corps de son défunt époux. Si belle et si charismatique que tous ceux qui la côtoient, la vénèrent, y compris et surtout, nos trois empereurs, Tibère, Néron et Claude...

La police italienne devrait pouvoir mener une enquête classique et sans accroc. Oui, mais voilà, le frère de la victime, Edouard Valhubert -vous suivez toujours?- est ministre d'état français et, vraiment, il tient à ce que le meurtre d'un proche, qui ne lui manquera pas beaucoup, n’entache pas sa réputation familiale. Aussi, charge-t-il un homme de confiance, Richard Valence, de la délicate mission d'étouffer l'affaire.

En fait, Valence ne va rien étouffer du tout, car un sentiment de malaise va vite s'emparer de lui. Il lui faut résoudre cette enquête, impérativement, et peut-être bien par amour...

Il s'agit d'un roman policier hors norme comme sait si bien les écrire Fred Vargas.

J'ai, naturellement, une préférence pour Un lieu incertain, L'homme à l'envers, Sous les vents de Neptune ou L'armée furieuse, mais ce petit livre est aussi plein d'inventions. Les trois empereurs forment ici le groupe de « héros » atypiques que l'écrivaine affectionne. L'enquête est bourrée de chausse-trappes et de rebondissements. Agréable.

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01 mars 2015

Louis Bayard, A l'école de la nuit, Cherche-Midi, 2013

A l'école de la nuitWashington 2009. Alonzo Wax vient de se donner la mort et a fait de son ami, Henry Cavendish, son exécuteur testamentaire. Lors de la cérémonie funéraire, Henry fait deux rencontres qui vont marquer un indiscutable tournant dans sa vie : il aperçoit en premier lieu une belle et attirante jeune femme, dont il apprendra plus tard, qu'elle se nomme Clarissa Dale et, en second lieu, il est accosté par un personnage, nettement moins attirant, du nom de Bernard Styles.

Ce dernier, un type avide et d'apparence sans scrupule, est un collectionneur de manuscrits rares ; rival du défunt, puisque celui-ci était un célèbre bibliophile.

Et pourquoi ce personnage peu sympathique s'adresse-t-il à Henry Cavendish ? Il est à la recherche d'une lettre qu'Alonzo Wax lui aurait « emprunté » ; une lettre de grande valeur, rédigée par Walter Ralegh à l'attention de Thomas Harriot, l'un étant espion, fripouille et poète, l'autre génie des mathématiques et de l'astronomie à la fin du XVe et au début du XVIe siècles.

Henry est très intéressé : ces noms évoquent pour lui l'Ecole de la nuit, dont l'existence n'a jamais été prouvée, mais dont tous les Ralegh et Harriot sont sensés avoir faits partie.

L'Ecole de la nuit, objet de fascination, voire d’obsession pour le trépassé aussi, à tel point qu'il en avait fondé un avatar à l'époque où il traînait ses fonds de pantalon sur les bancs de la fac...

Alléché par la prime plus que généreuse que lui propose Bernard Styles, Henry -qui est endetté jusqu'au cou- accepte de retrouver pour lui, le précieux document...

Angleterre 1603. L'Ecole de la nuit est dissoute. Rien n'ayant été consigné par écrit, ses anciens membres, dont Thomas Harriot, Walter Ralegh, mais aussi le dramaturge Christopher Marlowe et le comte de Northumberland n'ont donc pas à craindre la moindre dénonciation pour hérésie, blasphème, trahison ou autre.

En effet, n'ont-ils pas toujours été extrêmement prudents ?

Extrait : « Quand l'un d'eux désirait débattre d'un ouvrage interdit -Machiavel, Montaigue, De occulta philosophia d'Agrippa, l'Histoire de Henri IV de John Hayward, il devait prendre soin de cacher le livre dans une toile avant de l'apporter. Aucun compte-rendu, aucun rapport. Chacun recevait sa propre chandelle de cire pour rejoindre le lieu de la réunion, si bien qu'au début, la pièce paraissait encore plus sombre que la nuit.

Puis, tandis que les yeux s'adaptaient, l'obscurité laissait apparaître les formes : d'indistinctes tâches grises qui chuchotaient. D'invisibles auditeurs, pensait parfois Harriot, qui les poussaient à redoubler de panache pour répondre aux questions les plus difficiles. Du panache, Marlowe n'en manquait pas ;

« Moïse était un charlatan ! Qu'en pensez-vous ? »

Et là, dans cette pièce sombre, c'était comme s'ils étaient de retour à l'université. Marlowe arguait que Moïse avait utilisé de la magie égyptienne pour effrayer les hébreux. Chapman mettait en garde contre une telle théorie qui, si elle devait se répandre, menacerait de faire s'effondrer les piliers de la civilisation judéo-chrétienne. Et les autres jetaient de l'huile sur le feu. Peu importait si, à la fin, ils ne parvenaient pas à une conclusion. Ils n'en cherchaient pas. »

Seulement, voilà que certaines des paroles échangées dans le secret, apparaissent presque mot pour mot dans les dialogues d'un auteur de théâtre encore peu connu, un écrivaillon en somme, nommé Shakespeare...

Thomas Harriot n'en poursuit pas moins ses expérimentations, à l'abri des regards à Syon Park, sous la protection amicale du comte de Northumberland. Ses recherches le portent, en particulier, sur la lumière et sur le phénomène de la réfraction.

Extrait : « Réfraction. La lumière atteint l'objet, et cette rencontre affecte la lumière à jamais et révèle pour toujours les secrets de l'objet. La structure qui se cache sous la surface de toutes les choses.* »

Tout comme la lumière est affectée par la rencontre avec un objet, Thomas Harriot, lui, va croiser la route de Margaret et sa trajectoire va en être irrémédiablement modifiée.

Et malgré les quatre siècles qui les séparent, tous les protagonistes de cette étonnante histoire, vont lier leurs destinées...

Roman foisonnant qui alterne entre le récit historique, le roman d'aventures avec une véritable chasse au trésor et l'enquête policière, puisque quelques malencontreux cadavres viennent semer le trouble. Une petite dose de fantastique émerge également de ces pages...

Louis Bayard, visiblement, aime jouer avec les personnages ayant réellement existé, entourés souvent de mystère (cf. Un œil bleu pâle, commenté le 5 octobre 2014 et La tour noire, commentée le 21 février 2015) ou mettre en scène des héros de la littérature comme dans L'héritage Dickens (le 20 avril 2014). Et il le fait avec un certain brio, toujours teinté d'une agréable touche de dérision.

L'accent est mis également sur une époque où exprimer des idées, réflexions ou objections ne correspondant pas à la « vision officielle », pouvait mettre votre vie en danger.

De plus, une fois n'est pas coutume, l'auteur nous offre ici une délicate histoire d'amour qui, grâce à la magie de la littérature, bien sûr, traverse les siècles...

* en italique dans le texte original.


27 février 2015

John Burnside, L'été des noyés, Métailié, 2014

l'été des noyés« ...peu importe la forme que nous lui donnons, ou la minutie avec laquelle il est conçu, l'ordre est une illusion et, en fin de compte, quelque chose surgira du vacarme et des ombres de l'arrière-plan et bouleversera tout ce en quoi nous sommes si décidés à croire ».

Au début, il y a Mats Sigfridsson qui se noie dans une mer d'huile et par une nuit terriblement tranquille. Puis son frère, Harald, qui meurt de la même manière. Deux adolescents secrets et distants, qui pourtant avaient fini par se lier d'amitié, pense-t-on, avec la jeune Maia.

L'été arrive à petit pas sur cette île au nord de la Norvège. Une île isolée et assez peu habitée, du fait des conditions de vie et du climat.

D'autres étranges disparitions vont se produire. Maia n'est jamais loin...

Liv habite là, dans une maison un peu à l'écart des autres. Elle y vit avec sa mère, artiste peintre reconnue, qui a choisi ce lieu pour y travailler, loin du monde.

Cet été-là, Liv va être le témoin impuissant d'événements qu'elle a bien du mal à comprendre.

Les légendes que lui raconte Kyrre Opdahl, leur plus proche voisin et aussi son seul ami, nourrissent-elles son imagination au point de lui faire voir des choses qui ne sont pas ? Dans la nuit nordique éclairée par le soleil de minuit, ne finit-on pas par être victime d'hallucinations ? Maia est-elle vraiment la huldra, sorte de monstre dissimulé sous des traits féminins qui fascine les hommes et les tue ?

Liv est aussi et surtout une adolescente qui se cherche et doit prendre des décisions quant à son avenir. Le lycée est terminé. Que va-t-elle faire de sa vie ?

Durant ces étranges semaines, l'occasion va lui être donnée de se tourner également vers le passé : son père, qu'elle n'a jamais rencontré -elle ne connaît même pas son nom- est gravement malade et elle est appelée à son chevet.

Cela va-t-il apporter la moindre pierre d'achoppement à la vie que Liv tentera de se construire ?

Une vie forcément bouleversée par cet été des noyés...

Comme dans les autres romans de John Burnside que j'ai lus (Scintillation et Les empreintes du diable, commentés respectivement les 6 et 23 avril 2012), le récit oscille entre le fantastique et les réflexions psychologiques, attachées aux errances de l'adolescence. Le lecteur aura beau faire, il ne pourra distinguer le fantasme de la réalité. Ce qui est certain, c'est qu'il y a des disparitions inexplicables, énigmatiques...

L'auteur nous offre aussi de très belles lignes sur la création artistique. Dans la description même des personnages ou des paysages, John Burnside instille tout un vocabulaire en lien avec la peinture. Son écriture est,en outre, très poétique.

Extraits : « En ce soir précis, il faisait doux et frais après la première véritable journée d'été, et la lumière était à ce crépuscule immobile d'un blanc argenté qui rend spectrales toutes choses : chemins fantômes sinuant devant notre maison et s'éloignant le long de la grève comme s'ils revenaient pour une nuit de ce lointain passé, oiseaux fantômes suspendus dans les airs au-dessus des eaux vitreuses du détroit, prairies fantômes sur des kilomètres en tout sens, le moindre brin d'herbe, la moindre tige de fleur, caressés d'une lumière mercurique, comme le feuillage sur les photos anciennes que j'avais examinées plus tôt... »

ou « Le lendemain fut un jour pluvieux et couvert ; il pesait sur les prairies une obscurité qui donnait l'impression que tout était sur le point de se dissiper, les échassiers surgissant du ciel gris d'un vol saccadé puis planant un moment avant de disparaître, tels les accessoires de quelque tour de magie à l'ancienne, des bouffées de vent prenant forme à mesure qu'elles ondoyaient dans l'herbe, pour mieux s'évanouir devant clôtures et talus, perceptibles puis plus rien, la côte entière e tout ce qui s'y trouve devenant une illusion, depuis les bouleaux trempés à la lisière de notre jardin jusqu'aux montagnes sur l'autre rive du détroit. »

Certains constats quasi philosophiques ou existentiels émaillent aussi ces pages tel que : « Le bonheur est un secret : discret, personnel, qui se passe de confidences. Il ne peut être expliqué et, quoi qu'on en raconte, il ne peut se partager non plus. Lorsqu'on voit deux personnes heureuses ensemble, on comprend que chacune a apporté ce bonheur avec elle – ces deux personnes-là ne l'ont pas trouvé ensemble, car le bonheur, comme la paix, ou l'Esprit saint, est une chose qu'on ne trouve que seul. »

Un roman troublant et assez envoûtant...

21 février 2015

Jasper Fforde, L'affaire Jane Eyre, 10/18, 2007

l'affaire jane eyreToute amatrice ou tout amateur de littérature pourrait bien rêver du monde dans lequel évolue Thursday Next. Un monde où le livre est si important, qu'il existe une forme de grand banditisme lié au trafic d'ouvrages de toutes sortes. Et qui dit bandits et trafics, dit aussi police spécialisée dans ce domaine.

Une police très hiérarchisée dont certains niveaux ont des activités tenues strictement secrètes.

Thursday, elle, fait partie d'une section « classique » et son travail consiste essentiellement à démasquer et arrêter des faussaires diffusant de soi-disants manuscrits originaux des plus grands auteurs anglais, de Shakespeare à Dickens, en passant par Jane Austen ou les sœurs Brönte...

Or, un précieux et authentique manuscrit est dérobé : celui de Vie et aventures de Martin Chuzzlewit, de la main de Charles Dickens.

Le vol s'est déroulé dans des conditions plus qu'étranges, puisque les caméras de surveillance n'ont pu filmer le moindre voleur et que la vitre blindée qui protégeait ce trésor paraît inviolée.

Thursday, très vite, va soupçonner un redoutable criminel : Hadès, affublé de capacité hors du commun, comme de manipuler les esprits plus « faibles » que lui, de résister aux balles ou de se déplacer sans être vu...

L'ayant eu pour professeur et connaissant son visage alors que peu savent à quoi il ressemble, Thursday se retrouve détachée bon gré, mal gré dans une des fameuses sections secrètes de la police littéraire. Il s'agit de neutraliser définitivement Hadès.

Évidemment, rien ne se passe comme prévu et bientôt, un autre manuscrit inestimable est en danger : celui de Jane Eyre.

Thursday n'a que très peu de temps pour sauver la jeune femme et son histoire d'amour avec Rochester...

Car, en vérité, nous découvrons que la frontière entre le monde de Thursday et celui des romans est plus que poreuse...

Sans vouloir en dévoiler trop, dans le monde de Thursday, il est aussi possible d'avoir un dodo pour animal de compagnie , l'lrlande est une zone de « non-droit » et la guerre entre l'Angleterre et la Russie, à propos de la Crimée, fait rage depuis plus de 130 ans... Cela en dit long sur la fantaisie qui anime ces pages...

Avec humour, Jasper Fforde nous transporte donc dans un univers parallèle au nôtre. C'est un roman fantastique, plein de charme, où tout est « décalé ». Original, certes, voire même loufoque. Ce récit est aussi truffé de réflexions sur la littérature et reprend par exemple la question de la vie et l’œuvre de Shakespeare : l'énigme de son identité réelle et les doutes attachés à la paternité de certaines œuvres, voire à celle de l’œuvre toute entière (son nom n'étant peut-être qu'emprunté par un autre qui ne pouvait publiquement avouer en être l'auteur).

Ce qui gâche un peu l'effet et le plaisir de la lecture, c'est que Thursday devient une héroïne avec un grand « H », grâce à laquelle une guerre bien trop longue et stupide va enfin s'achever et un merveilleux roman trouvé une fin bien plus heureuse (eh ! oui ! dans ce monde-là Jane Eyre ne se terminait pas tout à fait comme dans la version dont nous avons l'habitude...). C'est un peu agaçant. Mais ce n'est pas pour autant que je ne lirai pas la suite : Délivrez-moi et Le puits des histoires perdues...

A suivre donc.

Nathalie Hug, L'enfant-rien, Calmann-Lévy, 2011

l'enfant-rienLu dans le cadre d'un comité de lecture sur le thème de : « Mots pour maux ».

Extrait : « Il est debout devant moi, tout se déforme, je ne peux pas le toucher. Il tient le bébé dans ses bras, il embrasse son front, il le serre à l'étouffer et lui dit Je t'aime, mon ange, je t'aime, comme tu m'as manqué. Puis il l'emporte vers son berceau et je voudrais me transformer en flaque d'eau de pluie afin qu'il ne m'oublie pas pour rien.

Mais je suis toujours là, malgré mes efforts pour disparaître, je suis sur cette chaise où l'on m'a ordonné de m'asseoir et j'ai l'impression que le bois de la chaise s'est mêlé à ma chair et que je ne suis plus qu'un morceau de bois.

Ma poitrine se serre comme si elle était prisonnière d'une peau de chagrin. Je voudrais ma mère et ses bras, ses ongles rongés et ses Je ne sais pas.

Tout tourbillonne comme au cinéma, leurs baisers, leur tendresse sans moi. »

Voici l'histoire d'un enfant qui n'a que sa mère ; un enfant qui n'a pas de père et ne rêve que de l'amour d'un père. C'est un étrange récit. Le lecteur est projeté dans la tête de ce garçon et vit avec lui, à travers lui, les événements qui se succèdent. Au plus proche de ses émotions.

L'auteur décrit fort bien sa solitude, son besoin infini d'amour, sa cruauté désespérée...

Pourtant, la fin est particulièrement déconcertante, laissant le lecteur perdu, un peu perplexe. Est-ce vraiment l'histoire d'un jeune garçon qui rêve d'un père ou une mère qui ne fait qu'imaginer la vie de son fils jamais venu au monde ?

Je ne suis pas certaine d'avoir vraiment saisi le sens de cette histoire.

Ici, pour moi, les mots, bien qu'ayant bien restitués les maux, ont un peu raté leur cible...

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Louis Bayard, La tour noire, Pocket, 2011

la tour noireA la Révolution, chacun le sait, le roi Louis XVI et la reine Marie-Antoinette furent décapités. Le dauphin, qui n'était encore qu'un enfant, lui, est mort en 1795 dans la prison du Temple, lieu sinistre, il va s'en dire. Mort de maladie ? Mort empoisonné ? Mort à la suite des mauvais traitements subis ? Nul ne le sait. Cela reste aujourd'hui encore, un mystère.

Les années passent et après avoir connue la Terreur, la République, la prise de pouvoir par Napoléon, son Empire, la France voit la monarchie refaire surface. Nous sommes en 1818. Hector Carpentier, jeune homme soi-disant « médecin », mène un petite vie désœuvrée qui lui convient très bien. Jusqu'à ce qu'un parfait inconnu meurt assassiné à quelques rues de chez lui avec dans sa poche un morceau de papier portant son patronyme et son adresse.

Là tout bascule... surtout parce que cette affaire criminelle est prise en main par le célèbre et très caractériel François Vidocq.

Parce qu'il est le principal suspect, mais aussi parce que le fameux policier ne lui demande guère son avis, Hector Carpentier va être entraîné dans une enquête dont il est loin d'imaginer à quelles découvertes elle va les mener, lui et son improbable compagnon...

C'est enlevé, bien écrit, rythmé et plein d'humour. Le personnage de Vidocq est haut en couleurs, avec la détermination et l'intelligence d'un Sherlock Holmes, en plus débonnaire et plus jouisseur. Plus humain en somme. Le récit alterne, dans une construction bien trouvée, les notes laissées par le père de Hector Carpentier -notes qui servent de points de repères au lecteur et accompagnent l'évolution de l'enquête- et les événements qui se produisent une vingtaine d'années plus tard.

Roman policier sur fond historique, qui malgré quelques longueurs, reste très agréable à parcourir. Mais que j'ai un peu moins apprécié que L'Héritage Dickens et Un œil bleu pâle (voir les commentaires des 20 avril 2014 et 5 octobre 2014).

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Nicolas Clément, Sauf les fleurs, Buchet-Chastel, 2013

 

Sauf-les-FleursLu dans le cadre d'un comité de lecture sur le thème de : « Mots pour maux ».

Un texte extrêmement fort dont on ne sort pas « indemne ». Le style est inventif. Il permet de restituer en peu de mots tous les événements, la violence, la peur, la souffrance physique et morale, la douceur d'une mère et de son amour, celui d'un frère et celui avec un grand A quand il veut bien se laisser saisir, la douleur de la perte aussi...Tout est condensé dans des phrases qui s'épanouissent comme un long poème, façon tragédie grecque, sans Chœur, car il est devenu inutile...

Nous suivons Marthe, enfant, puis jeune femme, tentant de protéger sa mère, avec l'aide de son petit frère, Léonce. Sa mère, une femme battue, qui reçoit les coups pour que ses enfants n'en prennent pas...jusqu'à, un jour, ne plus se relever. Morte étouffée par celui qui aurait dû l'aimer, par ce père terrifiant, qui annihile tout ce qui l'entoure.

Marthe, amoureuse des mots, y trouve sa sauvegarde, et forgera une partie de son avenir grâce à eux, puisqu'elle deviendra professeur.

Extrait : « Il me semble (...) que le savoir peut guérir. Que lire, écrire, traduire, c'est reformer le sein, étaler l'origine, aérer le fumier d'où sortiront les fleurs derrière chaque tort redresser ».

Elle grandira aussi grâce à une rencontre amoureuse, incarnée par Florent. Florent, dont les mains caressent et ne donnent pas des claques, dont les bras sont un réconfort et non ceux qui font pleuvoir les coups...

Extrait : « Lorsque le sol ne me grandit plus, lorsque le ciel s'évapore sous le poids des absents, Florent dit Petite Marthe, Mon crayon, Mon socle. Loin de Léonce, j'ai peur que mon histoire se voie, j'ai peur d'être légère, j'ai peur de mon torrent de honte. Florent rappelle Ton histoire ne se voit pas, Le corps et la patience ont parlé et tu as fait le chemin sans savoir que la peur te soufflait la réponse, Tu donnes tant d'heureux autour de toi. Regarde, Laisse fleurir. Une autre nuit Florent ajoute Les coups reçus ouvrent tes bras, Les caresses ont franchi tes poings fermés, Tes doutes deviendront des élèves, Que voulais-tu de mieux, que pouvais-tu de plus ? Florent as raison, et c'est passionnant d'aimer ce garçon qui trouve les mots justes pour le rêve dont je suis née. »

Mais pour achever ce qui a commencé, la jeune femme commettra aussi l'irréparable. Elle sera condamnée à la prison, mais, on le devine, sera un peu plus en paix avec elle-même...

Extrait : « Je demande des cigarettes à madame Mangin. Je souhaite l'étourdissement des premières secondes, le sol qui vacille, les murs qui reculent. La journée reprend alors, semblables aux précédentes, à part les mots qui changent -et encore, il faut désherber. Souvent. Maman pâlissait quand son heure arrivait . Papa montait la pression, nous sentions déjà et nous savions trop tard. Maman chuchotait Allez vous cacher, Ne bougez pas à cause du plancher qui craque. Nous bougeons pour ne pas laisser Maman seule. En prison, chaque cigarette du matin me ramène à cette union perdue. L'incendie entre et sort, laissant les yeux nus, la famille changée en cellule, dont nous étions les cendres à genoux. »

Un texte dense avec des mots qui collent à la peau comme de la glue. Une réussite.

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