l'été des noyés« ...peu importe la forme que nous lui donnons, ou la minutie avec laquelle il est conçu, l'ordre est une illusion et, en fin de compte, quelque chose surgira du vacarme et des ombres de l'arrière-plan et bouleversera tout ce en quoi nous sommes si décidés à croire ».

Au début, il y a Mats Sigfridsson qui se noie dans une mer d'huile et par une nuit terriblement tranquille. Puis son frère, Harald, qui meurt de la même manière. Deux adolescents secrets et distants, qui pourtant avaient fini par se lier d'amitié, pense-t-on, avec la jeune Maia.

L'été arrive à petit pas sur cette île au nord de la Norvège. Une île isolée et assez peu habitée, du fait des conditions de vie et du climat.

D'autres étranges disparitions vont se produire. Maia n'est jamais loin...

Liv habite là, dans une maison un peu à l'écart des autres. Elle y vit avec sa mère, artiste peintre reconnue, qui a choisi ce lieu pour y travailler, loin du monde.

Cet été-là, Liv va être le témoin impuissant d'événements qu'elle a bien du mal à comprendre.

Les légendes que lui raconte Kyrre Opdahl, leur plus proche voisin et aussi son seul ami, nourrissent-elles son imagination au point de lui faire voir des choses qui ne sont pas ? Dans la nuit nordique éclairée par le soleil de minuit, ne finit-on pas par être victime d'hallucinations ? Maia est-elle vraiment la huldra, sorte de monstre dissimulé sous des traits féminins qui fascine les hommes et les tue ?

Liv est aussi et surtout une adolescente qui se cherche et doit prendre des décisions quant à son avenir. Le lycée est terminé. Que va-t-elle faire de sa vie ?

Durant ces étranges semaines, l'occasion va lui être donnée de se tourner également vers le passé : son père, qu'elle n'a jamais rencontré -elle ne connaît même pas son nom- est gravement malade et elle est appelée à son chevet.

Cela va-t-il apporter la moindre pierre d'achoppement à la vie que Liv tentera de se construire ?

Une vie forcément bouleversée par cet été des noyés...

Comme dans les autres romans de John Burnside que j'ai lus (Scintillation et Les empreintes du diable, commentés respectivement les 6 et 23 avril 2012), le récit oscille entre le fantastique et les réflexions psychologiques, attachées aux errances de l'adolescence. Le lecteur aura beau faire, il ne pourra distinguer le fantasme de la réalité. Ce qui est certain, c'est qu'il y a des disparitions inexplicables, énigmatiques...

L'auteur nous offre aussi de très belles lignes sur la création artistique. Dans la description même des personnages ou des paysages, John Burnside instille tout un vocabulaire en lien avec la peinture. Son écriture est,en outre, très poétique.

Extraits : « En ce soir précis, il faisait doux et frais après la première véritable journée d'été, et la lumière était à ce crépuscule immobile d'un blanc argenté qui rend spectrales toutes choses : chemins fantômes sinuant devant notre maison et s'éloignant le long de la grève comme s'ils revenaient pour une nuit de ce lointain passé, oiseaux fantômes suspendus dans les airs au-dessus des eaux vitreuses du détroit, prairies fantômes sur des kilomètres en tout sens, le moindre brin d'herbe, la moindre tige de fleur, caressés d'une lumière mercurique, comme le feuillage sur les photos anciennes que j'avais examinées plus tôt... »

ou « Le lendemain fut un jour pluvieux et couvert ; il pesait sur les prairies une obscurité qui donnait l'impression que tout était sur le point de se dissiper, les échassiers surgissant du ciel gris d'un vol saccadé puis planant un moment avant de disparaître, tels les accessoires de quelque tour de magie à l'ancienne, des bouffées de vent prenant forme à mesure qu'elles ondoyaient dans l'herbe, pour mieux s'évanouir devant clôtures et talus, perceptibles puis plus rien, la côte entière e tout ce qui s'y trouve devenant une illusion, depuis les bouleaux trempés à la lisière de notre jardin jusqu'aux montagnes sur l'autre rive du détroit. »

Certains constats quasi philosophiques ou existentiels émaillent aussi ces pages tel que : « Le bonheur est un secret : discret, personnel, qui se passe de confidences. Il ne peut être expliqué et, quoi qu'on en raconte, il ne peut se partager non plus. Lorsqu'on voit deux personnes heureuses ensemble, on comprend que chacune a apporté ce bonheur avec elle – ces deux personnes-là ne l'ont pas trouvé ensemble, car le bonheur, comme la paix, ou l'Esprit saint, est une chose qu'on ne trouve que seul. »

Un roman troublant et assez envoûtant...