couv-burnsideIl y a l’Intraville, la zone prolétaire, et l’Extraville, la zone plus bourgeoise.

Il y a l’Usine, accolée à l’Intraville, une usine chimique, désaffectée, poison géant, sur le bout de la presqu’île, comme une lèpre sur cette terre.

Il y a ces étranges disparitions, celles d’adolescents, envolés comme fumées au vent, dont on prétend qu’ils ont fugué pour découvrir le monde, avoir une meilleure vie, quelque part, ailleurs…

Il y a la lâcheté des adultes, leur résignation, l’apparence de l’indifférence, la peur, la honte…

Il y a Morrison, le flic, plus vigile bonhomme, qu’enquêteur de choc, trop servile, et incapable d’affronter l’ignominie de ce qui est réellement advenus de ces enfants disparus…

Il y a Léonard, qui a atteint l’âge qu’avaient ses camarades quand ils se sont « volatilisés »…

Il y a l’Homme-papillon, le seul « étranger » du lot, le seul ami (adulte) de Léonard…

Nous ne connaissons ni le lieu de manière précise, ni l’époque. Bien qu’elle ne soit sans doute pas très éloignée de la nôtre.

Chaque chapitre nous fait découvrir de nouveaux éléments à travers le point de vue des différents protagonistes - le fil conducteur restant Léonard-. L’histoire s’agence, se « rassemble » comme les pièces d’un puzzle pour former un tout, une image. Mais il ne faut pas s’y fier : la fin reste énigmatique à souhait, en harmonie avec l’ensemble du récit. En bref, l’image reste floue…

Tout est à la fois d’une beauté sans pareille, une beauté maligne, et d’une toxicité repoussante. Tout paraît désespéré, et pourtant habité de lumière.

Sous la plume de John Burnside, s’ouvre une sorte de monde parallèle aux troublantes ressemblances avec le nôtre, dans lequel les personnages évoluent au gré d’un destin auquel ils ne peuvent que se soumettre. L’écriture est parfaitement maîtrisée. C’est un thriller fantastique, mais aussi une réflexion sur la vie, sur le sens que nous pouvons lui donner, sur sa beauté ou sa laideur.

 

Extrait : « L’usine chimique est toujours belle, même quand elle fait peur ou qu’on remarque à quel point l’endroit est triste, quand tous les petits scintillements de ce qui existait avant – les bois, l’estuaire, les plages – transparaissent et qu’on se rend compte que ça devait être incroyable, autrefois. Par moments on arrive encore à le sentir. Par exemple de bonne heure les matins d’été : demi-jour, les bâtiments en ruines, qui se dressent hors des ombres, les derniers oiseaux nocturnes s’appelant d’une haie à l’autre sur la route de l’ancienne ferme qui longe les bois de l’est et descend jusqu’à la mer. Une heure de plus, et c’est complètement différent. La route de la ferme est aussi droite d’une barre de fer et d’un blanc cendreux, encore fantomatique à cette heure, floue et vague, comme si elle n’était pas tout à fait remise du clair de lune. Les haies sont ponctuées de fleurs blêmes de vaillante allure. De temps à autre, on distingue un bateau dans le chenal, loin au large, et parfois, ce sera un bateau transportant des passagers, au lieu des habituels navires utilitaires qui sillonnent la mer dans les deux sens, acheminant leur chargement de déchets industriels ou de combustible usagé vers les villes heureuses qui se succèdent plus loin sur la péninsule. On ne voit personne sur les ponts, mais ces navires sont en bon état et ont de petits hublots ronds tout le long du flanc, là où se trouvent peut-être des cabines. Peut-être que les gens sont tous endormis là-bas dedans, ou assis par petits cercles joyeux dans la salle à manger, en train de prendre leur petit déjeuner en planifiant la journée à venir. Notre extrémité de la péninsule n’est pas un endroit qu’ils auraient envie de voir, même par curiosité. S’ils venaient à scruter la côte quelque part - plus loin sur la presqu’île, supposons, au-delà de la jetée de béton -, ils pourraient voir de la fumée dans les bois de l’est, de fines volutes jaunâtres parmi les feuillages, comme les signaux de fumée dans les vieux westerns. Ca pourrait être moi ou un autre garçon de l’Intraville, qui passe la nuit dehors pour ne pas entendre son père respirer, allongé dans la pièce voisine, chaque souffle à un doigt de l’absence totale, nouveau motif de peur mais aussi de célébration. »