kafka sur le rivageLu dans le cadre d'un comité de lecture sur le thème du  : « Japon ».

Extrait : « Nous perdons tous sans cesse des choses qui nous sont précieuses (…). Des occasions précieuses, des possibilités, des sentiments qu'on ne pourra pas retrouver. C'est cela aussi, vivre. Mais à l'intérieur de notre esprit -je crois que c'est à l'intérieur de notre esprit-, il y a une petite pièce dans laquelle nous stockons le souvenir de toutes ces occasions perdues. Une pièce avec des rayonnages, comme dans cette bibliothèque, j'imagine. Et il faut que nous fabriquions un index, avec des cartes de références, pour connaître précisément ce qu'il y a dans nos cœurs. Il faut aussi balayer cette pièce, l’aérer, changer l'eau des fleurs. En d'autres termes, tu devras vivre dans ta propre bibliothèque. »

Le héros de cette fascinante histoire prétend se nommer « Kafka » Tamura. Il a quinze ans et le jour de son anniversaire, il fugue.

Son but est de fuir un père qu'il déteste et surtout, la malédiction que ce dernier lui a jeté à la tête. Une malédiction oedipienne : son destin serait ainsi de tuer son père, de tomber amoureux de celle qui serait sa mère, mais dont il garde très peu de souvenirs (elle l'a abandonné lorsqu'il n'avait que quatre ans, emportant sa sœur également avec elle)...et souiller celle qui devrait justement être sa sœur...

Kafka fuit, donc. Il s'y est préparé pendant des mois, ce gamin solitaire qui n'a jamais trouvé consolation et refuge que dans la lecture. Qui a endurci son corps en le soumettant à un entraînement sportif plutôt intensif...Qui a mis son esprit à l'abri derrière un mur « mental » pour ne pas se laisser atteindre par les autres, par les émotions.

Le but de sa fugue s'avère être une célèbre bibliothèque privée, la Bibliothèque Komura.

Ce lieu découvert dans un magazine, l'attire irrésistiblement...

Nous faisons également connaissance de Nakata, qui a perdu une partie de la densité de son ombre lors d'un très étrange accident alors qu'il n'avait que neuf ans.

Il n'y a d'ailleurs pas que cela qu'il ait perdu...Jeune élève intelligent et éveillé, il devient suite à cet accident, un « idiot » ; un être vierge et vide comme un désert.

Sauf qu'il a su développer des capacités pour le moins hors du commun : aussi, à soixante ans, s'est-il fait une spécialité de dénicher les chats disparus, car il sait communiquer avec eux. Ceci n'est pas une image, il converse réellement avec ces petits félins...

Mais voilà, qu'un drame horrible se produit et qu'il se doit lui aussi de fuir...curieusement la Bibliothèque Komura apparaît, petit à petit, comme étant le but d son voyage...

Le destin joue parfois de curieux tours aux uns et autres. Tous les personnages de ce récit, vont se trouver intimement et irrémédiablement liés les uns aux autres...

Si les livres sont indéniablement des fenêtres sur notre monde, certains, comme celui-ci, nous ouvrent également à d'autres mondes.

Roman étonnant, qui mêle subtilement le fantastique, l'onirisme, la réflexion philosophique...Un hymne merveilleux aussi à la lecture, à la musique, qui sous-tendent tout le récit.

Un voyage extraordinaire aux limites de plusieurs mondes ; une frontière où tout devient possible : faire pleuvoir des poissons ou des sangsues, parler avec une pierre, défier le temps et la mort, converser avec des fantômes, se découvrir et découvrir les autres, apprendre à aimer, apprendre la souffrance, apprendre à être et à vivre.

Un roman initiatique.

Il y a des passages glauques, effrayants même...mais aussi des passages d'une réelle beauté.

Extrait : « Mlle Saeki a disparu, ne laissant derrière elle qu'un oreiller mouillé de larmes. Tu poses la main sur ce tissu humide et tu regardes le ciel blanchir par la fenêtre. Au loin, tu entends crailler un corbeau. La terre continue lentement de tourner. Au delà de ces détails, chacun vit dans ces rêves. »

et avec souvent des touches d'humour...

Extrait : « (…) celui qui aime cherche la partie manquante de lui-même. Ainsi, quand on pense à l'être dont on est amoureux, on est toujours triste. C'est comme si on entrait à nouveau dans une chambre pleine de nostalgie qu'on a quittée, il y a longtemps. C'est normal. Tu n'es pas le premier à découvrir ce sentiment. Alors, n'essaie pas d'en obtenir le brevet exclusif, d'accord ? ».

Un livre qui ne peut pas, en tout état de cause, laisser indifférent. Une fois refermé, il laisse une impression étrange, ouvrant l'esprit du lecteur sur toutes sortes de pensées, entre douceur et amertume. Ne sommes-nous pas tous à la recherche de nous-mêmes et du sens que nous pouvons donner à notre existence ?

Une lecture que je recommande vivement.