L'hériatge DickensLondres 1860. Le petit Tim Cratchit, jeune héros de Charles Dickens dans Un conte de Noël, a bien grandi et n'a plus besoin de sa béquille. Même si sa jambe se rappelle sans cesse à son bon souvenir.

Tim n'a pas vraiment d'emploi et vit plus ou moins volontairement au crochet de l'Oncle N., comprenez Ebenezer Scrooge. D'autant que son père vient de décéder et qu'il n'a plus sa mère depuis longtemps...

Aussi lorsqu'un inconnu, croisé dans le rue, lui conseille de se rendre dans l'établissement d'une certaine Mrs Sharpe où l'on pourrait avoir besoin de lui, Tim n'hésite pas beaucoup.

L'établissement en question, réservé exclusivement aux membres de la gente masculine et à leur plaisir, pour ne pas en dire plus, va ainsi devenir  comme "un foyer" pour le jeune homme. Son rôle officiel : tenir le comptes ; son rôle non officiel : apprendre à la tenancière à lire et à écrire, à manier les mots...

Tout irait donc pour le mieux pour Tim qui se retrouve nourri, logé, blanchi, dans une maison qui en vaut bien une autre...sauf qu'il y a le cadavre d'une fillette, trouvé dans une ruelle ; l'image de cette toute jeune fille ne veut plus sortir de son esprit. Encore moins la marque qu'elle portait au creux du bras, un G surmonté de deux yeux ; une marque ressemblant à la tête d'un vautour...

Quelques jours passent et un second corps est tiré de la Tamise par Tim et son ami le capitaine Gulli, partis en repêcher un autre en vérité, celui d'un marin qui s'est noyé...pour le vendre à l'université de médecine (il n'y a pas de petit profits !).

Et puis, il rencontre une enfant, Philomena, étrange, terrifiée et courageuse à la fois, qu'il ressent le besoin, instinctivement, de protéger...

Qu'il le veuille ou non, Tim Cratchit se trouve, ainsi, projeté dans l’œil du cyclone...

Si le suspens n'est pas haletant, le récit est rudement bien mené. Le style est riche, épais comme du miel. L'auteur fait preuve d'une verve qui emporte rapidement le lecteur dans un Londres que n'aurait sûrement pas renié Dickens. J'ai un faible en particulier pour la façon dont Louis Bayard dépeint ses personnages...

Extrait : « Pour Otterbourne, le sourire fait partie d'une langue étrangère. Après une tentative, somme toute symbolique, son visage retrouve son alignement habituel, cette carapace que je connais maintenant assez bien. Cette sorte d'homme absorbe la lumière sans la réfléchir. »

ou encore : « Une grosse femme flageolante, qui me caresse du regard, parle d'une voix râpeuse et aiguë, mais dont l'accent n'appartient pas aux classes laborieuses. Cela n'est pas une indigente comme je l'ai cru par erreur, mais une représentante de l'espèce beaucoup plus redoutable des sœurs missionnaires. Eh oui. L'épaisse robe de laine noire mal taillée. La cornette blanche, sous la raie rectiligne, les cheveux tirés si sévèrement en arrière que tout le visage en est tendu. Et la Bible, naturellement, comprimée sous l'aisselle jusqu'à l'étouffement. »

Je vous laisse juge...

En bref, un roman policier fort sympathique, mais qui vaut surtout à mes yeux pour la plume éloquente, teintée d'humour, de Louis Bayard.