le portrait de Dorian Gray

« Dorian ne répondit rien, mais passa avec nonchalance devant son portrait puis se tourna vers lui. Quand il le vit, il eut un recul, et ses joues s'empourprèrent momentanément de plaisir. Un regard joyeux illumina ses yeux, comme s'il se reconnaissait pour la première fois. Il resta immobile, empli d'étonnement et d'admiration, vaguement conscient que Hallward lui parlait mais incapable de saisir le sens de ses propos. Le sentiment de sa propre beauté l'envahit comme une révélation. Il ne l'avait encore jamais éprouvé. Il n'avait pris les compliments de Basil Hallward que pour d'agréables exagérations dues à l'amitié. Il les avait écouté, en avait ri, et les avait oubliés. Ils n'avaient eu aucune influence sur sa personnalité. Puis avait surgit Lord Henri Wotton, avec son étrange hymne à la jeunesse, sa terrifiante mise en garde contre la brièveté de cette jeunesse. Il en avait été, sur le moment, touché, il sentit en un éclair toute la réalité de cette description. Oui, un jour viendrait où son visage serait ridé et parcheminé, où ses yeux auraient perdu leur éclat et leur couleur, où toute grâce et toute forme l'auraient abandonné. L'incarnat de ses lèvres, l'éclat doré de ses cheveux disparaîtraient. La vie, en façonnant son âme, abîmerait son corps. Il deviendrait horrible, hideux, grossier.

(…)

« Comme c'est triste ! » murmura Dorian Gray, gardant les yeux fixés sur son portrait. « Comme c'est triste ! Je vais devenir vieux, horrible, effrayant. Mais ce tableau restera éternellement jeune. Il n'aura jamais un jour de plus qu'en cette journée de juin...Si seulement ce pouvait être le contraire ! Si c'était moi qui restait éternellement jeune et que le portrait, lui, vieillît. Pour obtenir cela, pour l'obtenir, je donnerais tout ce que j'ai ! Oui, il n'y a rien au monde que je refuserais de donner ! Je donnerais mon âme pour l'obtenir ! ».

En prononçant ces mots, Dorian Gray ignore qu'il vient de sceller son destin : le portrait, son double, va porter de manière visible les stigmates de sa déchéance physique, certes, mais également celle de son âme, et ce jusqu'à sa perte.

C'est au spectacle de cette lente descente aux Enfers que nous invite Oscar Wilde. Roman unique dans sa carrière d'écrivain, il oscille entre le conte fantastique et le récit moraliste. Le plaisir, la jouissance à tout prix, la tentation de goûter à tous les interdits, conduisent le jeune héros aux pires actes. Sa volonté de liberté et de sensations extrêmes, nourrie par son mentor Lord Henri Wotton, le pousse à abuser autrui, à détruire des vies...avec une certaine indifférence et avec une bonne dose de lâcheté. Son apparence angélique le protégera longtemps : en effet, comment penser qu'une telle beauté puisse dissimuler tant de laideur intérieure ?

Ecrit en 1890, ce roman semble s'inscrire dans une certaine mouvance entre les romans gothiques, les romans policiers à la Conan Doyle ou les romans « décadents » d'un Joris-Karl Huysmans dans son A rebours -c'est ce que suggère, mais avec bien des nuances, Jean Gallégno dans la préface de la présente édition-.

Le style s'avère parfois un peu emphatique, mais sans que cela ne soit trop pesant.

J'aime particulièrement les réflexions misogynes d'un Lord Henri Wotton, âme damnée -consciemment ou non?- du jeune Dorian Gray :

« Mon cher enfant, aucune femme n'est géniale. Les femmes appartiennent à un sexe ornemental. Elles n'ont jamais rien à dire, mais le disent avec le plus grand charme. La femme représente le triomphe de la matière sur l'esprit, et l'homme le triomphe de l'esprit sur la morale. »

ou encore « Elles ont des instincts prodigieusement primitifs. Nous les avons émancipées, mais elles restent des esclaves qui cherchent leur maître. »

Intéressant non comme point de vue ?

Un ouvrage que je conseille vivement à toutes les amatrices et tous les amateurs de romans de la seconde moitié du XIXème siècle.