La-tristesse-des-angesCe volume constitue la suite de Entre ciel et terre (Folio, 2011).

Nous retrouvons ainsi le gamin dans le village où il a échoué après son périple à travers les terres désolées de l'Islande pour rapporter un livre maudit à son propriétaire.

Voilà, en effet, deux semaines qu'il a été « adopté » par Geirþrúður, Helga et le vieux capitaine aveugle. La vie semble prendre sens pour lui, jusqu'à ce que arrive Jens le postier. Littéralement gelé sur son cheval, dont il a fallu l'arracher pour le ramener parmi les vivants. Jens le postier a, toutefois, de la chance : de constitution robuste, il ne tarde pas à se remettre. Or, aussi solide soit-il, il lui faut un acolyte, une aide, pour accomplir une dangereuse mission : le postier des fjords du Nord est tombé malade et c'est à Jens que sont confiés le courrier et les journaux à distribuer dans ces contrées hostiles.

Et s'il y a quelque chose que l'imposant Jens redoute, ce sont les fjords et les bras de mer qu'il faut traverser...

Le gamin est donc désigné volontaire pour accompagner ce personnage taciturne et, ce malgré la tempête qui fait rage. Ainsi débute pour lui un nouveau voyage dans un monde uniformément blanc, d'un froid mortel où chaque faux pas peut vous faire basculer dans l'autre monde.

« Parfois la vie est simple. Ceux qui posent un pied devant l'autre puis font l'inverse et répètent le mouvement avec une fréquence suffisante finissent par arriver à destination -pour peu qu'ils en aient une. C'est une réalité de ce monde. Mais pour ceux qui se trouvent au sommet d'une montagne, cernés par une tempête qui leur bouche la vue, mortellement découragés et assoiffés tandis que le froid se fraie lentement un chemin vers le cœur, de telles réalités apparaissent comme autant de balivernes. Car, voyez un peu ils marchent ici depuis mile années, des générations ont peuplé puis déserté les basses terres, des guerres ont ravagé le vaste monde, des pays se sont constitués, puis disloqués, de tous jeunes chiots ont bondi en l'air avant de retombe sur le sol, vieux et aveugles, et quelqu'un s'est penché sur eux, armé d'une lame acéré. Depuis tout ce temps, deux hommes accompagnés d'une jument avancent, entêtés, obstinés, à travers une épaisse tempête, trois être en chemin vers un lieu qui semble toujours reculer. Mais les difficultés et le désespoir les ont tout de même soudés, un lien indestructible part de celui qui ouvre la marche, traverse la jument et s'attache au gamin qui ferme le cortège. Le soir s'est alourdit autour d'eux, mais le lien qui les unis tient bon, et enfin ils trouvent un abri convenable. »

Le lecteur peut le percevoir : Jón Kalman Stefánsson choisit ses mots avec beaucoup de soin. Son expression est à la fois chargée de réalisme et d'une profonde poésie. Ce texte est intense, touchant, et il nous invite aussi bien à parcourir des terres où l'homme paraît peu de chose, qu'à poursuivre une exploration de l'esprit humain, des émotions et des sensations que chacun d'entre nous peut ressentir.

« Ils étaient allongés dans les mottes d'herbe, à l'abri du monde, le chevalier gambette -il s'agit d'un oiseau*- se plaignait constamment dans l'air au-dessus d'eux, à part la plainte de l'oiseau, c'était le silence, les nuages gris-bleu changeaient continuellement de forme, le vent somnolait dans les brins d'herbe qui oscillaient à peine, un papillon solitaire traversait l'air et se gorgeait de ces quelques heures de vie qui lui étaient accordées. Il agitait ses ailes d'une douceur aussi mystérieuse que la soie. Salvör avait tendu son bras nu, lentement elle avait levé un doigt et le papillon était venu s'y poser, comme par magie, avec ses ailes tremblantes. Elle avait approché son index du visage de Jens, très doucement, afin de ne pas effrayé cet être vivant dont les ailes semblaient sorties d'un rêve. Est-il beau ? avait-elle demandé. Oui, avait répondu Jens, retenant sa respiration afin que l'insecte ne s'envole pas. Qu'est-ce qui te le fait dire ? Eh bien, tout bonnement parce qu'il l'est, je suppose. En quoi ? Ses ailes, avait répondu Jens, il s'était approché, le papillon était calme et ne tremblait plus. N'est-il pas quelque peu comparable à la vie, avait observé Salvör, il est beau de loin, mais quand on s'approche, on remarque que ce n'est rien d'autre qu'un ver muni d'une paire d'ailes. Elle avait doucement soufflé sur l'insecte pour lui faire prendre son envol, puis avait demandé, en un murmure, comme si elle osait à peine poser la question, peut-être parce qu'elle redoutait la réponse, peux-tu vivre sans me trahir ? Il avait pris les mains de Salvör dans les siennes , avait écarté une mèche de cheveux qui lui tombait sur le visage, ce visage qui lui importait plus que le ciel, il avait écarté cette mèche et répondu, je préférerais mourir plutôt que te trahir, et alors, elle s'était mise à pleurer, de bonheur, ou peut-être parce qu'elle savait qu'il est beaucoup plus facile de parler que de vivre, de dire que de faire. »

C'est un récit magnifique qui interroge, nous interroge, sur le sens de l'existence -à l'instar du premier volume, Entre ciel et terre-, sur la quête sans fin de ce que nous sommes, de qui nous sommes réellement au fond de nous-même -si tant est qu'une réponse soit possible-, sur la fragilité et la beauté inhérentes à toute vie.

Superbe !

* indication par l'auteur de ce commentaire de lecture