drood« Ce personnage, que Dickens me décrivit plus tard dans un chuchotement guttural au cours des journées qui suivirent l'accident et durant lesquelles sa voix n'était, disait-il, « plus la mienne » était d'une maigreur cadavérique, d'une pâleur affreuse et regardait fixement l'écrivain de ses yeux cernés de noir, enfoncés sous un front haut et blême qui s'élevait vers un crâne chauve et blafard. Quelques mèches de cheveux grisonnants jaillissaient de part et d'autre de cette espèce de tête de mort. Cette impression était encore renforcée, déclara Dickens plus tard, par le nez tronqué de l'homme - « de simples fentes noires, bien plus qu'un véritable appendice nasal, qui s'ouvraient dans cette face blanche comme un ver », toujours d'après Dickens - et par ses petites dents pointues, irrégulières, exagérément espacées, enfoncées dans des gencives si livides qu'elles étaient plus pâles que les dents elles-mêmes.

L'écrivain remarqua également qu'il lui manquait deux doigts de la main droite, l'auriculaire et l'annulaire, ainsi que le médius gauche. Les doigts n'étaient cependant pas complètement absents. En effet, et c'est ce qui frappa le plus Dickens, ils n'avaient pas été sectionnés à l'articulation, comme cela arrive fréquemment à la suite d'un accident ou d'une opération subséquente, mais semblaient avoir été coupés net au milieu de l'os, entre les jointures. « Comme des cierges de cire blanche qui auraient partiellement fondu », m'a-dit-il plus tard. »

C'est dans ces termes que Charles Dickens dépeint à son ami Wilkie Collins, l'étrange créature qu'il a croisée juste après un terrible accident de train, dont il a eu la chance de sortir pratiquement indemne. Wilkie Collins, le narrateur, est aussi écrivain et il jouit au moment où démarre ce récit, d'une certaine popularité auprès du public ; une popularité, en vérité, presque égale à celle de Dickens.

Il est dans un premier temps, dubitatif quant à l'existence de ce « Drood », puisque c'est ainsi que ce personnage énigmatique semble se nommer.

S'agit-il d'une sorte de spectre bien réel ou est-il simplement issu de l'imaginaire de son célèbre condisciple ? Ce dernier semble effectivement profondément marqué après avoir frôlé la mort de très prés...

Malgré cela, il accepte de suivre Charles dans les pires bas-fond de la ville de Londres, à la recherche de cette improbable créature...Et, petit à petit, le doute s'infiltre dans son esprit...Petit à petit, ses certitudes s'effondrent. Il plonge dans un univers fantasmagorique, peuplé de monstres, d'assassins, au sein d'une redoutable secte...

A moins que... Wilkie Collins, grand consommateur d'opiacé, terriblement jaloux des capacités littéraires et du charisme de Charles Dickens, ne sombrerait-il pas plus tôt dans une sombre folie ?

Ce « pavé » de 1200 pages est le second opus de Dan Simmons que je « dévore » (cf. Terreur).

Il y a bien quelques longueurs qui alourdissent inutilement le rythme de l'histoire qui nous est contée ici, mais l'ensemble est passionnant. Dan Simmons s'est, en effet, beaucoup documenté.

C'est une plongée au cœur d'une cité mystérieuse et dangereuse, notamment dans les lieux les plus misérables où la seule loi semble être celle de la survie à tous prix.

C'est aussi une réflexion acerbe sur les rivalités littéraires et sur la recherche de la célébrité dont Wilkie Collins est au final une sorte de victime...

Ce personnage, anti-héros dans toute sa splendeur, n'est guère « aimable » au sens strict du terme : imbu de lui-même, geignard, égoïste, pingre, lâche, imbibé d'opium, délirant peut-être, il ne risque pas d'emporter l'adhésion du lecteur...Dan Simmons nous entraîne en tout cas, avec lui, dans une véritable descente aux Enfers, aux frontières d'un esprit défaillant, potentiellement dangereux...

Enfin, ce texte éclaire aussi la figure pleine de contradictions de Charles Dickens et une fin de XIXème siècle oscillant entre les progrès de la science, de l'industrie -la modernisation- et un occultisme bien ancré qui est lié à la nature humaine depuis la nuit des temps.

Vertigineux...